Monday, June 17, 2013

Rapport FAO sur l'agriculture urbaine et périurbaine en Tunisie

Extrait du rapport "Pour des villes plus vertes en Afrique" 
(à télécharger sur le site Horticulture Urbaine et Périurbaine de la FAO)

Les plaines du Grand Tunis fournissent 10 pour cent de la production nationale de fruits et légumes

 

En 1970, la plupart des plaines autour de la médina de Tunis étaient des campagnes – en arabe, «rif» – où étaient pratiqués l’élevage et la production de céréales, de fruits et de légumes. Aujourd’hui, le Grand Tunis s’étend sur une superficie de plus de 260 km², le nombre total d’habitants s’élève à 2,4 millions, et Ariana et Ben Arous, autrefois petits villages ruraux, sont devenus des villes de plus de 100 000 habitants. L’urbanisation rapide des 40 dernières années a entraîné la perte d’importantes terres agricoles, d’où provenait autrefois la plus grande partie des approvisionnements alimentaires de Tunis. La ceinture verte composée de petites exploitations, connue sous le nom de «swani», a disparu pour laisser place aux routes, aux quartiers résidentiels et aux industries. Il ne reste plus grand-chose des jardins maraîchers autrefois florissants du quartier de Zahrouni.

À La Soukra, située à 6 km du centre-ville, les pénuries d’eau, la salinisation des sols et le morcellement des terres réduisent progressivement la production d’oranges. Dans la plaine fertile de Sijoumi, au sud-ouest de Tunis, l’expansion de la banlieue menace quelque 3 000 hectares de terres agricoles, provoquant des tensions entre la communauté agricole et les nouveaux habitants. Dans le reste du pays, l’urbanisation a largement empiété sur les vergers d’amandiers et d’abricotiers de la ville de Sfax, de citronniers autour d’Hammamet, et les jardins maraîchers qui étaient cultivés depuis des siècles près de la ville de Sousse, le long de la côte touristique méditerranéenne. Elle a également fait disparaître la moitié des terres arables dans l’oasis côtière de Gabès.
 

Chaque année, à l’échelle nationale, quelque 4 000 hectares de terres agricoles sont perdus au profit de l’expansion urbaine. Pourtant, la Tunisie a été l’un des premiers pays d’Afrique à reconnaître la menace que représentait l’urbanisation pour sa production alimentaire. En 1983, elle a adopté une loi stipulant qu’aucune terre agricole ne pourrait être utilisée à d’autres fins sans autorisation du Ministère de l’agriculture. Les terres agricoles de tout le pays ont été rapidement cartographiées et zonées. Un amendement de 1996 a, de surcroît, reconnu en l’agriculture un pilier de l’aménagement urbain. Ce cadre juridique met à disposition des outils efficaces pour protéger l’agriculture urbaine et périurbaine. Toutefois, le ministère a manqué de ressources pour mettre en œuvre ces mesures et en assurer le suivi, et les plans d’aménagement ne sont pas parvenus à suivre le rythme de la croissance urbaine. À Tunis, le manque de logements publics et de zones industrielles aux industries a entraîné la construction d’usines et la prolifération d’habitats de travailleurs de faible densité sur des terrains censés être des terres agricole protégées. Un hectare de terre périurbaine pouvant être vendu jusqu’à 70 000 USD, de nombreux agriculteurs se sont transformés en promoteurs immobiliers. 

La perte de terres agricoles tient également au fait que les réglementations sont interprétées différemment par les institutions participant au développement urbain, y compris les ministères du tourisme et du logement. Une étude d’impact des complexes touristiques sur la côte est tunisienne a révélé que, si la plupart ont été construits sur des bandes de terres salées et des dunes de sable consolidées, ils ont entraîné une certaine incertitude quant aux régimes de propriété des terres agricoles attenantes, laquelle a favorisé la spéculation foncière.

Même si le «rif» tunisien a reculé face à l’expansion des villes, la production alimentaire se poursuit dans quelques zones urbaines ou s’est déplacée dans les zones périurbaines. L’urbanisation a forcé de nombreux agriculteurs à se tourner vers le maraîchage. La culture de l’orange étant rarement rentable sur une superficie de moins de 3 hectares, plus de la moitié des parcelles agricoles de La Soukra est désormais consacrée à la production de légumes. À la périphérie de Tunis, la production intensive de fruits et légumes destinée au marché central de la ville est devenue un investissement rentable. Par conséquent, le Grand Tunis et les plaines environnantes constituent l’une des régions horticoles les plus productives, et approvisionnent la métropole avec quelque 380 000 tonnes de fruits et légumes par an (soit 10 pour cent de la production nationale). L’agriculture urbaine et périurbaine est pratiquée en pleine ville comme dans la périphérie immédiate de Tunis, dans des exploitations familiales qui dépassent rarement 3 hectares et produisent principalement des fruits – pêches et abricots par exemple – et des légumes – notamment laitue, persil, radis, céleri et gombo. 


Par rapport à leurs homologues ruraux, les cultivateurs urbains ont accès plus facilement aux intrants et aux informations de marché, ce qui leur permet de s’adapter rapidement à la demande des consommateurs. Tandis que l’agglomération tunisienne s’accroît et que l’accès au marché central devient plus difficile, de plus en plus de produits sont vendus sur les marchés de proximité, dans les petits commerces et par les vendeurs de rue. Les filières à cycle court permettent aux cultivateurs de réduire les coûts de transport et d’éviter de payer les taxes qui frappent le marché de gros. Les fruits et légumes commercialisés localement sont donc moins chers que ceux vendus dans les supermarchés, ce qui représente une économie pour les habitants à faible revenu, lesquels consacrent jusqu’à 40 pour cent de leur budget à l’alimentation. Même si l’horticulture traditionnelle s’est  adaptée à l’urbanisation, le coût élevé des intrants et du matériel, le morcellement des terres, le manque de main-d’œuvre et la rareté de l’eau entravent le développement durable de l’horticulture urbaine et périurbaine. D’après une étude réalisée à Tunis, 80 pour cent des cultivateurs urbains ne parviendraient pas à vivre uniquement de l’horticulture, et compléteraient leurs revenus par un emploi informel, par exemple de chauffeur de taxi. Les jeunes cherchent de plus en plus d’autres emplois.
 

Des techniques de production plus intensives rendraient l’horticulture beaucoup plus rentable. Dans la ville de La Soukra, un récent projet, financé par le Centre de recherche pour le développement international du Canada, a permis de concevoir des serres équipées de gouttières acheminant l’eau de pluie recueillie vers les réservoirs de stockage. Cette initiative a permis de récolter suffisamment d’eau pour couvrir 60 pour cent des besoins d’irrigation. Chaque serre peut produire jusqu’à 6 tonnes de tomates par an, la plus grande partie en période de contre-saison, lorsque les prix sont plus élevés. Les maraîchers vendent directement aux consommateurs, ce qui leur permet d’accroître leurs marges bénéficiaires ou d’investir dans de nouvelles serres, ce que nombre d’entre eux ont fait.

Ailleurs qu’à Tunis, l’horticulture urbaine résiste sous diverses formes. Près de Sousse, les petits cultivateurs sont passés à la production intensive irriguée de cultures à valeur élevée. Dans un rayon de 7 km autour du centre de Sfax, on continue à planter des arbres fruitiers autour des maisons, modèle qui a également été adopté à Tunis. La pratique de l’agriculture «pour le plaisir» est une tendance en plein essor: les familles cultivent leur «swani» pendant les week-ends, à la fois pour l’autoconsommation et pour empêcher que leur terrain serve à des constructions illégales.

L’attachement des Tunisiens à leurs jardins et à leurs vergers peut jouer un rôle essentiel pour les protéger d’une urbanisation galopante. La dernière décennie fut l’occasion d’une prise de conscience de plus en plus large des «avantages immatériels» de l’horticulture, comme la préservation des traditions agricoles et l’aménagement d’espaces verts dans le paysage urbain. En outre, l’agro-tourisme est encouragé à Gafsa – une oasis située à 370 km au sud de Tunis – afin de protéger les zones agricoles avoisinantes. La ville de Sfax a réservé des terres pour préserver les ressources génétiques des fruits, et Hammamet a récemment organisé un festival célébrant les techniques traditionnelles de culture du citronnier. Dans son plan d’aménagement urbain à l’horizon 2050, le gouvernement s’est fixé comme priorité d’atténuer la pression sur les terres agricoles, en augmentant la densité des logements et en créant des ceintures vertes urbaines.

À l’université de Sousse, l’Institut supérieur agronomique de Chott Meriem a lancé un programme de recherche sur l’horticulture, le paysage et l’environnement et travaille en partenariat avec des universités euro-méditerranéennes pour promouvoir un «urbanisme vert», dont l’horticulture est l’un des axes clés. Des signes encourageants indiquent que les citoyens tunisiens ordinaires voient l’agriculture urbaine sous ce nouvel angle. En 1985, une étude avait montré que la plupart des Tunisiens rejetaient le monde rural et qu’ils aspiraient davantage à une vie urbaine. Quinze ans plus tard, 40 pour cent des citadins considéraient, au contraire, le «rif» comme un lieu synonyme de «calme, beauté, nature, liberté et valeurs traditionnelles». Une étude plus récente sur les habitants de la plaine de Sijoumi, dans la banlieue de Tunis, a révélé que près de la moitié d’entre eux s’y étaient installés afin de poursuivre un mode de vie citadin, mais dans un cadre rural agréable.
La reconnaissance du caractère multifonctionnel de l’agriculture urbaine et périurbaine ainsi que de ses avantages pour l’ensemble de la communauté permettra de faire mieux coexister le développement urbain et l’horticulture en Tunisie.


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